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Démocratie, Oligarchie, Clientélisme

Sur la liste des relations inavouables entretenues par l’argent et la politique, le clientélisme talonne la corruption. Passe encore qu’en 1902 Louis Ollivier, député de Guingamp, raconte : « Lors de la dernière élection, j’avais fait des bons de quatre sous que mes agents distribuaient aux électeurs, partisans et adversaires, et ces bons étaient remboursables en consommations (1). » En 2009, les « dons d’argent » furent le motif invoqué par le Conseil d’Etat pour invalider la réélection de M. Serge Dassault à la mairie de Corbeil-Essonnes...

L’échange personnalisé de faveurs, de biens et de services contre un appui politique et des votes relèverait désormais de l’anomalie. Pour la plupart des politologues et des journalistes politiques qui perçoivent les électeurs comme des acteurs rationnels choisissant leur champion en fonction de leurs préférences individuelles, cette pratique ne peut guère relever que de systèmes prédémocratiques. Elle renverrait tantôt à l’histoire des sociétés occidentales, tantôt au présent des pays perçus comme « moins avancés » en matière de mœurs politiques, ainsi qu’on a pu l’entendre récemment à propos de la Grèce, et plus rituellement au sujet de l’Afrique, du monde arabe ou de l’Amérique latine.

Outre leur ethnocentrisme, ces analyses ne disent rien sur les modes ordinaires de fonctionnement de la politique, c’est-à-dire sur les mécanismes par lesquels se construisent et se perpétuent des formes de loyauté politique. Et le mépris social ne le cédant en rien au mépris culturel, c’est peut-être à propos des classes populaires que ces représentations sont les plus répandues. Le schéma serait simple : les démunis donneraient leur voix en échange de la satisfaction de leurs besoins immédiats. Distributions de nourriture, de vêtements, d’emplois, d’argent, etc., suffiraient ainsi à faire élire un candidat.

Or que sait-on concrètement de cet échange ? Le sociologue Robert King Merton a montré dans les années 1950 comment fonctionnaient les « machines politiques » dans les quartiers d’immigrés des Etats-Unis, et les relations d’interdépendance qui existaient entre le boss (l’homme politique) et ses clientèles (2). De son côté, Javier Auyero a mené une enquête ethnographique dans un bidonville (villa miseria) de la banlieue de Buenos Aires, en Argentine (3), où il étudie la structuration et la reproduction des réseaux du Parti justicialiste (PJ), dont c’est l’un des fiefs. Cette formation fondée en 1947 par le général Juan Domingo Perón gouverne le pays pratiquement sans discontinuer depuis 1989 et compte dans ses rangs la plupart des gouverneurs régionaux.

Les différences entre les politiques menées par l’actuelle présidente de la nation argentine, Mme Cristina Fernández de Kirchner, ou par son mari Néstor Kirchner (2003-2007), et celles qu’avait mises en œuvre Carlos Saúl Menem (1989-1999) — tous trois membres du PJ — interdisent toute classification selon les critères gauche-droite. La ligne idéologique du parti reflète l’état des rapports de forces entre ses principaux barons, dont l’assise est régionale.

Selon Auyero, la villa s’organise en unités de base (unidad básica, UB) rattachées à des militants politiques — comme, en l’occurrence, Matilde, ancienne secrétaire politique du PJ du district voisin et actuelle conseillère municipale, ou Cholo, un employé communal. Chaque UB prend en charge les transports collectifs pour se rendre aux meetings et aux manifestations, et distribue à cette occasion du pain, du chorizo, du sucre, du lait en poudre, du riz, de la bière, ainsi que des tee-shirts ou des casquettes aux couleurs du PJ. Certaines ont même des musiciens. Mais leur rôle va bien au-delà. Leur local accueille des concerts ou des spectacles pour les enfants, et on y trouve parfois de la nourriture et des médicaments. Cholo travaille également pour un programme de distribution de produits alimentaires, le Plan Vida, mis en place par l’épouse du gouverneur de la province. Chaque matin, il remet des vivres à des déléguées de pâtés de maisons (manzaneras), qui à leur tour les répartissent entre les familles du voisinage.

Si elles ne sont pas toujours des militantes, ces déléguées restent pour l’essentiel recrutées par les responsables des unités de base (punteros), si bien qu’elles répondent « naturellement » à leurs sollicitations. Comme le dit l’une d’elles : « Quand il y a des manifestations, Matilde nous invite. (...) Nous, on est chargées d’inviter les gens qui sont dans le Plan Vida, et on amène tous ceux qu’on peut. » Une autre renchérit : « On ne peut pas dire non (...) parce qu’on est amies » (p. 126-127). L’échange politique disparaît ici derrière des relations interindividuelles. Il est pris dans la trame des liens personnels, voire familiaux, les punteros appartenant au même milieu social que leurs obligés. Seule différence, l’engagement des premiers favorise la mobilisation de relations et de ressources inaccessibles aux seconds. Un capital social qui les aide à résoudre nombre de problèmes concrets du quartier et de ses habitants, par « une médiation politique personnalisée » (p. 229).

Cette définition assez classique du clientélisme ne reflète toutefois qu’une seule face du pouvoir de ces médiateurs. Ceux-ci offrent également un cadre d’interprétation du monde social, une idéologie. Matilde, Cholo et leurs homologues réinventent au quotidien la tradition péroniste et sa geste, notamment l’attention portée à la classe ouvrière. Les gouvernements Perón (1946-1952 et 1952-1955) avaient notablement amélioré la condition de cette dernière, et les syndicats ont toujours été une composante centrale du mouvement justicialiste. Mais, dans le contexte contemporain de précarité et de vulnérabilité des travailleurs, ce

n’est plus tant leur fierté qui est en jeu que leur dignité. Une dignité que leur assure le PJ en leur distribuant des biens de première nécessité. Le passage de la revendication politique à la charité est d’autant plus imperceptible qu’il est toujours placé sous le signe de la « justice sociale » et qu’il semble s’inscrire dans la continuité : « Chiche » Duhalde, la femme de l’ancien gouverneur, ne revendique-t-elle pas de marcher sur les traces d’Evita Perón, l’ancienne première dame ?

L’anthropologue Marcel Mauss a montré que l’important est moins ce que l’on donne que la manière dont on le fait (4). La force des punteros, médiateurs « entre le flux de biens et de services provenant du pouvoir municipal et le flux d’appuis et de votes qui vient des “clients” » (p. 111), réside précisément dans leur capacité à insérer ces dons dans un univers de sens qui inscrit les individus dans une histoire collective. En d’autres termes, ils démontrent en actes la capacité de la politique à modifier concrètement les conditions d’existence, tout en signifiant clairement ce que ces changements doivent à l’« idéologie péroniste », même largement reconstruite.

La stabilité du système repose ainsi sur la force des liens personnels entre les punteros et certains habitants du quartier. Cela explique le soutien populaire au président Menem, pourtant instigateur de politiques de libéralisation forcenée de l’économie du pays. Affectant en premier lieu les plus démunis, celles-ci ont affaibli leurs réseaux d’entraide et de solidarité, sauf si, comme Matilde ou Cholo, ils avaient accès aux circuits officiels de distribution de biens et de services. D’où un apparent paradoxe : avec un encadrement adéquat, les politiques les plus défavorables aux classes populaires renforcent parfois le soutien dont bénéficient en leur sein ceux qui les ont promues...

Quelles leçons tirer de cet exemple argentin ? En raison des liens de dépendance qu’il instaure entre un patron politique et ses « clients », il est difficile de rattacher le clientélisme aux idéaux démocratiques... Pour autant, cette relation est sous-tendue par une certaine réciprocité. Pour paraphraser Karl Marx, les barons péronistes sont dominés par leur domination (politique). Afin de s’assurer un soutien, ils doivent perpétuer les structures d’encadrement des punteros dans les villas. Ce qui impose à la fois d’apporter une aide matérielle à leurs habitants (vivres, médicaments, etc.) et d’intégrer ces derniers dans l’univers symbolique du Parti justicialiste (dans les discours, l’histoire, l’identité).

En France, la situation est-elle meilleure ? Le vote est certes largement individualisé, mais les taux d’abstention ou de non-inscription sur les listes électorales atteignent des sommets dans les classes populaires, lesquelles ont même pratiquement disparu de l’univers de référence des principaux partis. Or, dans ces milieux, l’intérêt pour la politique est intimement lié à la traduction de l’expérience quotidienne en projet politique qu’opèrent les militants. Dont la légitimité sur ce terrain repose toutefois sur leur capacité à résoudre les problèmes pratiques des groupes auxquels ils s’adressent. Une capacité largement dépendante des ressources qu’ils peuvent mobiliser, et donc de leur accès plus ou moins privilégié aux différentes institutions redistributives...

Laurent Bonelli. le Monde Diplomatique - Juin 2010.

(1) Cité par Alain Garrigou, Le Vote et la Vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1992, p. 139.

(2) Robert King Merton, Eléments de théorie et de méthode sociologique, Armand Colin, Paris, 1997, p. 126-139.

(3) Javier Auyero, La Política de los pobres. Las prácticas clientelistas del peronismo, Manantial, Buenos Aires, 2001.

(4) Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Presses universitaires de France, Paris, 2004.

 

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Nouvelles

SNC-Lavalin: une purge et ça presse

Depuis février dernier, le mystère ne cesse de s'épaissir chez SNC-Lavalin. Et l'arrestation hier de l'ex-PDG Pierre Duhaime tend à confirmer que les paiements douteux réalisés par la firme d'ingénierie n'ont pas seulement servi à décrocher des contrats dans le Proche-Orient, mais à obtenir aussi le lucratif mandat de construction du Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

Le mystère ne fait que se confirmer depuis que SNC-Lavalin a découvert l'existence de paiements douteux de 56 millions de dollars dans sa filiale de construction au Proche-Orient, ce qui a forcé la démission du PDG Pierre Duhaime en mars dernier - avec une généreuse indemnité de départ de 5 millions - et l'arrestation un mois plus tard, en Suisse, du vice-président, Riadh Ben Aïssa.

Il y a quelques semaines, La Presse a révélé que l'escouade Marteau aurait aussi découvert l'existence de versements frauduleux totalisant 22 millions qu'aurait faits SNC-Lavalin en vue d'obtenir le contrat de supervision de la construction du CUSM.

La fin de semaine dernière, on a appris que la police suisse enquêtait maintenant sur des paiements douteux totalisant 139 millions qu'aurait réalisés Ben Aïssa alors qu'il était directeur de l'exploitation de SNC-Lavalin pour le Proche-Orient, mais également responsable des activités globales de construction pour l'ensemble du groupe d'ingénierie.

Et hier, coup de théâtre, l'ex-PDG Pierre Duhaime a été arrêté à son domicile par l'Unité permanente anticorruption qui l'accuse de complot pour fraude, fraude et usage de faux pour le contrat du CUSM, comme l'avait dévoilé La Presse il y a deux mois.

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